Déchoucage : Politique révolutionnaire ou politique de destruction ?
Éditorial
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«Ce déchoucage n'est pas de la violence, c'est de la légitime défense électorale», dixit Jn Bertrand Aristide. À chaque fois que le peuple haïtien ressent fort l’oppression gouvernementale sous quelle forme que ce soit, le dechoucage est de dernier recours. Devrions-nous cautionner cette pratique ? Oui, non! Pourquoi ? Plusieurs définitions controversées tournent autour du mot. Toutefois, son champ lexical permet d’imaginer ce qu’il en est: revendication, violence, désobéissance civile, protestation, manifestation, destruction, lynchage, incendie, pillage … La politique est pour certains, défensive; légitime; revendicative et pour d’autres, barbare; violente et destructive. Entre politique révolutionnaire et politique de destruction, quelle est la place du déchoucage ?
De la politique de la terre brûlée au déchoucage
Le peuple haïtien est dans une situation de vie déplorable. La survivance est un mode de vie. A petit feu, leur dignité leur échappe. La nation est dans une dépression collective. Le peuple s’exprime par le dechoucage afin de faire défense contre l’oppression du gouvernement en place. Mais, cette pratique est-elle un acte de force ou de faiblesse ? Est-elle de la démocratie ?
Le déchoucage est une tendance culturelle haïtienne de révolution face à l’oppression politique. Dans l’histoire d’Haïti, il est possible de trébucher plusieurs fois sur ce phénomène politique.
-Le slogan haïtien « koupe tèt boule kay » répété pour la première fois par le majestueux Jean Jacques Dessalines marque la naissance de la pratique de destruction, de lynchage, d’incendie… C’était en 1803, dans l’objectif de chasser les français définitivement de l’ile. Cependant, ce n’était point une affaire politique.
-La deuxième apparition la plus flagrante de cette pratique est avec Vilbrum Guillaume Sam, celui-ci avait fait emprisonner et exécuter passiblement des opposants politiques en 1915 . Il est tué par une population en rogne qui était déterminée à lui passer la roue.
-Le général Oscar Etienne, principal concerné dans la tuerie du 27 juillet 1915, fut lynché et la population a mis en sac sa maison.
-La troisième apparition flagrante de cette pratique est en 1980 sous le règne de Duvalier. On en parle aujourd’hui comme si c’était hier : mise à sac des maisons des macoutes et lynchage des macoutes, manifestations pour le départ des duvaliéristes.
- Plus près de nous, sous la présidence du regretté président Jovenel Moise, 6, 7 juillet 2018 ; dechoucage de plusieurs magazins . Et ce mardi 13 septembre 2022, toujours fraiche dans notre mémoire, où la ville de Port-au-Prince et le nord du pays étaient endiablés , remplis de haine et de colère.
Ce n’est clairement pas le nombre de fois qu’Haiti a dû faire face au dechoucage. Mais, les plus grands moments qu’on relaterait sont ceux ci-dessus.
Dans l’acte de violence du 13 septembre 2022, on pouvait scruter la haine, l’exaspération, la détresse, l’indignation, la faim dans le visage des Haitiens, ce qui prouve qu’en effet le déchoucage est un mouvement toujours dénaturé au feu de l’action. Alors que tu déchouques pour faire pression contre le gouvernement, moi , je déchouque parce que j’ai faim ; il déchouque parce qu’il a la haine contre la classe bourgeoise et d’autres, parce qu’ils sont des voleurs.
Les conséquences de la pratique du déchoucage
Le contexte du « koupe tèt boule kay » de 1803 est très différent par rapport à ce que nous vivons aujourd’hui. Le dechoucage serait devenu purement politique à partir de 1980. C’est-à-dire, la pratique est faite exactement contre un gouvernement en place pour demander son départ. Dont l’objectif est de détruire toutes les entités sociales qui peuvent représenter le gouvernement ou qui comploterait avec le gouvernement. Pratiqué par la masse, la classe des bourgeois est bon nombre de fois cible. Certaines fois, la classe moyenne y passe et ironiquemment, la masse en souffre aussi.
Dans le journal Vision 2000, on informe qu’avec le dechoucage du 13 septembre 2022, une trentaine d’écoles et même des universités ont été victimes d’acte de vandalisme y compris des infrastructures de mobilier et informatique, matériel didactique, et archives. Ces écoles, majoritairement congréganistes, amènent à comprendre que la haine est bien entendu contre la bourgeoisie. Quand les bureaux et universités d’Etat sont victimes, on comprend aussi vite la logique.
Cependant, si une école a été construite par une mauvaise personne, cela ne veut pas dire que l’école est mauvaise, ni inutile. Et même si l’éducation est presque privatisée, le combat est d’arriver à inciter le gouvernement à rendre accessible l’éducation pour la masse de la population. Afin que tous les enfants puissent en bénéficier. Quand le peuple haïtien agit ainsi, il agit contre le progrès de son pays. Les élèves de l’Immaculée Conception de Gonaïves par exemple, ont-ils demandé á trépigner sur leur droit d’apprendre? Sont-ils responsables du malheur de ce pays ? Cet acte de vandalisme et de jalousie contre la bourgeoisie n’a produit aucune solution au problème du pays, sinon qu’il s’invétère. Selon un responsable dans l’institution, l’école n’arrive pas encore à ouvrir sa porte. En effet, avec la rentrée des classes imminente, une campagne de levée de fonds fut instaurée pour aider à réparer et rééquiper le Collège Immaculé Conception ( CIC), pourvu que cela marche et que les élèves puissent retourner à leur formation académique. Une informatrice fiable, Mirline Joseph, ancienne élève du collège nous a fait part de ses impressions : « Antanke ansyen elèv lekol la, se pi gwo mal yo te ka fè yon enstitisyon k ap fòme jèn nan yon peyi, espesyalman nan vil Gonayiv depi prèske 56 lane. 8 desanm ane sa ap fè lekol la 56 lane; zak la tèlman pa bon, yo ale ak tout memwa òdinatè ki gen tout achiv elèv yo depi 1966. Pou mwen menm, se yon gwo zak moun yo fè. Dechoukay se move zafè, sitou pou enstitisyon ki la pou fòme moun, mwen kondane zak malonèt sa alma mater mwen sibi. »
La pratique du déchoucage est contre le développement économique
En 1986, détruire tout ce que les Duvaliers avaient construit fut une grosse erreur. Tout ce qui est entrepris dans un pays est acteur de développement ou encore acteur économique : entreprises, institutions, états, fondations, associations, magasins… Ils contribuent à la richesse d’un pays, à la création d’emploi et au progrès économique et social de l’ensemble de la population.
Sans une bonne base en économie sociale, on ne peut constater la logique du déchoucage. Dans un entretien téléphonique avec la jeune économiste, Michaëlle Paraison, travaillant dans l’administration publique, toujours dans l’objectif de mieux analyser le déchoucage, je lui ai posé trois questions :
Que représente un acteur économique pour un pays ?
R1-Habituellement, c'est le secteur privé qui crée les richesses d'un pays, car les administrations publiques (APU) n'ont pas en perspective de réaliser des profits, donc ces dernières ne sont là que pour fournir des services de base à la collectivité. Toutefois, il convient de noter qu'un acteur économique représente un potentiel investisseur pour un pays. Il y a lieu de dire également que l'acteur économique contribue à l'augmentation du PIB (Produit Intérieur Brut). Car, lorsqu'il crée les richesses par le biais de l'investissement, tous les indicateurs macroéconomiques vont être impactés positivement, d'où l'augmentation du PIB que nous évoquons. Par contre, si un acteur économique reste passif, ça peut maintenir le PIB en chute libre. Certes, l'État a son partition à jouer mais, l'acteur économique qui se trouve dans le secteur privé revêt une importance singulière. Donc, il peut contribuer dans l'avancement du pays et inversement.
Pensez-vous que le déchoucage affecte le développement économique du pays ?
R2- On ne peut le nier! L'instabilité est reconnue comme étant l'ennemi primaire de la croissance, donc, dès qu'il y a instabilité ; c'est en raison de l'insatisfaction de la collectivité. Cette insatisfaction de la collectivité peut parvenir à un éclatement social et/ou suscite souvent les gens à la violence d'où le déchoucage. Le déchoucage ne fait que prouver l'extrême pauvreté dans laquelle se trouve incruster la collectivité plus précisément, l'insécurité alimentaire. Conséquemment, aucun pays ne peut accéder au développement en étant instable, or le déchoucage est une forme de violence qui ne fait que nuire aux intérêts de l'État et des entrepreneurs, ce qui aura des répercussions sur les ménages voire même conduire à la délocalisation de certaines entreprises tout en conduisant beaucoup de gens au chômage. La délocalisation engendre une baisse de l'investissement. Or, lorsqu'une entreprise ferme, non seulement le taux de chômage va augmenter mais l'État également ne sera pas en mesure de prélever des taxes d'où une baisse des recettes de l'État: ainsi, une manière de prouver combien ça peut affecter le développement économique du pays. En somme, il y a lieu de conclure qu'il revient à l'État de prioriser le but ultime de la politique économique qui vise l'amélioration du bien-être de la collectivité afin d'éviter ce genre de situation où beaucoup de gens sont victimes.
Pensez-vous que c'est un manque de connaissance par rapport au concept de développement économique qui tolère le déchoucage?
R3-Tout le monde n'a pas le même instinct de survie, certains ne savent pas vraiment mais, d'autres en ignorent malgré qu'ils connaissent or vous savez que l'ignorance est méchante. Donc, la probabilité de réalisation du déchoucage est très forte. Il y a lieu de mentionner également que certains pays priorisent l'éducation financière des gens mais, malheureusement ce n'est pas vraiment le cas en Haïti. Donc, ce qui ne fait que promouvoir des externalités négatives pouvant nuire au développement économique dont plus d'un en ignorent les conséquences.
Le rôle de l'État dans ce phénomène social
Il est consciencieux de reconnaitre que le gouvernement haïtien est le premier acteur économique du pays mais, pas le plus impliqué. Il gère les biens et les services, emploie des travailleurs, investit, vend et achète. Entre autres, il lui est important d’assurer le bien-être des citoyens, de les protéger et de maintenir un climat social, politique et économique favorable à l’ensemble de la population. Ainsi, la gestion d’un pays par un Etat a un fort impact sur les activités économiques, le comportement des agents économiques et de l’ensemble de la population. Ne serait-il pas légitime de penser que le déchoucage est en effet un comportement social face à une mauvaise gestion endémique du gouvernement ? Car en Haïti, nous avons un Etat incapable de garantir en tant qu’acteur économique et de développement, les services de base dans le pays (l’assainissement, la justice, l’éducation, les services de santé, la sécurité…).
La nature de ce phenomène social
La pratique du dechoucage est une crise sociale symbolique de la misère, la faim, la souffrance, la colère, l’indignation du peuple haïtien engendrée par l’incompétence des dirigeants. Bien qu’étant un comportement social face à une conjoncture politique, sociale et économique, il reste et demeure un mal contre soi-même. On se détruit soi-même par la pratique du dechoucage. C’est donc une pathologie; une maladie ; une anémie sociale. Et cette dernière peut toucher toute société, par exemple :
- Le caracazo de 1989 en Venezuela
- La manifestation de la place Tahrir de 2011en Egypte
C’est bien entendu parce que le déchoucage est un comportement social pathologique poussé par l’exaspération d’une insouciance de la part du gouvernement qui me fera conclure qu’il n’a rien de politiquement concret dedans. C’est une manifestation de misère provenant de l’insoutenabilité de la vie chère et de l’incompétence du gouvernement à assurer les services de base dans la société. C’est une manifestation de défoulement provenant d’un surplus de refoulement (névrose collective) ou encore d’une dépression collective. C’est un acte d’expression sociale tout à fait compréhensible en sociologie. Le dechoucage est une manifestation plein d’émotions (colère, rage et indignation) et vraisemblablement politique. En effet, sur le coup de l’émotion, on ne réfléchit pas, on organise rien, et souvent on perd le contrôle ; l’idéal de ce qu’on veut vraiment faire. Comme je l’avais dit ci-dessus, toutes personnes ne dechouquent pas pour les mêmes raisons. Donc ceux qui ont l’intention de profiter de ces moments de crises pour voler ou régler des affaires personnelles profiteront grâce au manque d’organisation et le côté émotionnel de cette manifestation.
Le déchoucage tient-il de la démocratie ?
Ces manifestations de misère et de défoulement sont caractérisées par un grand soulèvement spontané sans organisation qui, en quelques jours, finit sur une démobilisation quand au moins une seule des demandes a été entendue ou paradoxalement aucune. Pourtant, on parle souvent de révolution, de révolte, de résistance lors des déchoucages. A tout bien considéré, c’est plutôt un acte de faiblesse et ça n’a rien qui tient de la démocratie, ou tout du moins d’une réflexion citoyenne. La désobéissance civile peut-être ? Mais celle-ci est une action collective militant pour l’abrogation d'une loi ou pour un changement politique. Elle s’écarte du déchoucage en raison qu’elle est non violente et civique. C’est-à-dire qu’elle est procédée dans l’intérêt général ou par un syndicat afin de conscientiser la population sur une décision ou une loi jugée insoutenable prise par l’exécutif. Le déchoucage comme nous le connaissons en Haïti, comme nous l’avions vécu tant de fois, n’a aucune valeur démocratique. Si vandaliser des écoles, des institutions, des entreprises; si voler des magasins, des boutiques; si incendier des bureaux d’Etat avec tous les matériels dedans; si lyncher des hommes avait une valeur démocratique, alors, je serais mal éduqué et mal civilisé.
Structurer et canaliser le mouvement du déchoucage
Ainsi, il y a raison de considérer le dechoucage comme une réaction émotionnelle sociale ou plus loin, une pathologie sociale comme dit précédemment. Maintenant, l’important est de pouvoir canaliser ses sursauts d’énergie (la rage et la force) du peuple, car il est important de continuer à lutter. Dans le magazine Tricontinental, le dossier numéro 8 publié en septembre 2018 par l’Organisation de la Solidarité avec les Peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine (OSPAAAL), est stipulé que la résolution des crises et le succès des soulèvements dépendent d’un certain nombre de facteurs. Ce dossier, « le déchoucage en Haiti : chuchotements futuristes d’un passé révolutionnaire » présente les différents facteurs ainsi :
L’existence d’organisations politiques du peuple
La capacité de ces organisations à orienter l’énergie du peuple
Le travail de préparation effectué par ces organisations auprès du peuple
La création d’un plan d’action coordonnée
Le développement d’une stratégie émanant du peuple
La capacité de cette organisation à guider le peuple sans se substituer à lui
Malheureusement, ce sont certains de nos soi-disant leaders politiques qui crient à la radio : « Appel au déchoucage ! » Comme si c’était une culture normative de protestation politique. Au contraire, c’est un mouvement de désordre social à caractère obscurantiste qui a déjà fait tant de mal à bon nombre d’entre nous. Il serait une erreur de la part des Haïtiens que de prétexter une pathologie sociale comme une défense démocratique. Le déchoucage est un mal contre le développement, une pratique qu’il faut extraire de nos veines par l’éducation et le bon sens citoyen avant qu’il ne soit trop tard : Un peuple qui connait bien ses droits et qui sait comment bien les revendiquer. L’organisation d’un mouvement réfléchi conduit toujours à de bons résultats. Nous avons besoin de leaders politiques pouvant orienter le peuple, canaliser l’énergie émotionnelle et nous mener à une révolution définitive. Afin que cette pathologie d’aujourd’hui soit la plus grande force démocratique du peuple haïtien. De là, le déchoucage aura une autre signifiance. Ce phénomène social, aussi violent soit-il, n’est pas la vraie stratégie de combat ni de défense qu’il nous faut. Si nous le voyons pas, nous n’avons pas à combattre les dirigeants, les bourgeois ou les infrastructures qui les représentent mais contre l’obscurantisme, le néocolonialisme, la corruption, la dictature, l’instabilité politique, l’inégalité sociale, l’injustice sociale… Si nous voyons les choses ainsi, nous aurons une plus grande vision du champ de bataille sur lequel nous combattons. Et la meilleure façon de mener ce combat est par l’éducation, la conscientisation, l’unité, l’implication de chaque citoyen dans leur domaine respectif et de chaque entité sociale avec l’idéologie de développement.
Editorialiste: John Kembell Deciere

Félicitation Kembel! Très bonne réflexion!
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