La colonisation corporelle: l'histoire d'Anarcha Westcott
Chronique
C'est au prix de gémissements de
douleur de ces femmes noires, sous les œuvres d'un tortionnaire blanc, que la
gynécologie a pris un tournant décisif au XIXe siècle. Un siècle où l'esclavage
était encore la norme des sociétés élitistes et où le corps des esclaves ne
valait pas plus qu'un vulgaire meuble. Cette période où l'exploitation physique
prenait toute forme. C'est à cette époque qu'Anarcha Wescott a servi de cobaye
pour des expériences gynécologiques du Docteur Sims MARION, ce qui lui vaut une
place majeure dans l'histoire de la gynécologie.
Au XIXe
siècle nous étions dans un monde où les empires s'élevaient majestueusement sur
les ossements des cadavres qui s'entassaient dans les colonies, un monde où des
hommes blancs ont enlevé en toute impunité l'humanité des hommes noirs en les
rabaissant à un niveau si abyssal que même les animaux de compagnie de leurs
dames avait plus d'importance qu'eux. Le fameux code noir tenait les esclaves
pour un "bien meuble". Un bien dont le maître pouvait disposer comme
bon lui semble, sans avoir de compte à rendre à personne, ni même à Dieu. Tout
cela fut chapeauter par de fallacieuses théories d'après lesquelles l'homme
noir serait naturellement prédisposé a une soumission envers le blanc, que sa
nature l'empêche de se transcender et de s'élever par lui-même même.
Bien que le
peuple haïtien ait apporté un démenti formel à ces prétendues allégations en
1804, avec notre indépendance, il n'en
demeure pas moins que cette idéologie était encore ancrée dans la tête des blancs.
C'est dans
ce monde où être né noir s'apparentait à une malediction, qu'Anarcha naquit
vers 1828. Elle était esclave dans une plantation de coton en Alabama, aux
Etats-Unis. À 17 ans elle est tombée enceinte. Et comme tous les esclaves à
cette époque, elle était sous-alimentée, souffrait de rachitisme sévère et
manquait les nutriments nécessaires à une santé saine et robuste. Ce qui ne
sera pas sans conséquence sur sa grossesse et son accouchement. Car quand le
travail arriva, il dura trois longues journées. Ce qui poussa le propriétaire
de la plantation à appeler le médecin de la plantation, le docteur Sims. Une
fois arrivé, ce dernier délivra Anarcha de son enfant mort-né. Sans tarder, les
complications dues au travail qui a duré trop longtemps arrivèrent. Ainsi
Anarcha avait-elle eu une combinaison de fistule vésico-vaginale et de fistule
recto-vaginale et de nombreuses déchirures.
Pour la
compréhension de tous, une fistule est un canal artificiel qui communique avec
une glande ou une cavité naturelle et qui donne passage au liquide
physiologique ou pathologique qu’elles sécrètent. En d'autres termes, une
fistule fait communiquer deux cavités naturelles anormalement. Et dans le cas
d'Anarcha, elle avait une première fistule vésico-vaginale, reliant la vessie
et le vagin, qui faisait passer l'urine par le vagin; et une fistule
recto-vaginale, qui faisait passer les selles par le vagin, accompagnée d'une
incontinence.
Quelques
jours après, elle fut reconduite au docteur car elle souffrait beaucoup à cause
de ses fistules et de ses plaies qui s'humidifiaient et devenaient plus
douloureuses au passage de sa propre urine. Cette affection déjà commune à
l'époque poussa le Docteur Sims a se donner pour mission de réparer cette
combinaison de fistules.
Il commença
en 1845 avec les premiers essais. Il opéra la jeune Anarcha sans anesthésie,
malgré la présence d'anesthésiant à l'époque. Ce qui provoqua une douleur
insoutenable. Le Docteur Sims ouvrit la jeune fille, nonobstant ses cris
perçants et ses plaintes. Il poursuivit jusqu'à la fin de la première opération
qui fut soldée par un échec. Et après, il n'eût même pas la décence de protéger
sa patiente car il ne lui administrait aucun antiseptique. Ce premier échec fut
suivi de 29 autres opérations qui se sont déroulées de la même manière. Anarcha
ne trouvait plus la force de crier et les douleurs s'amplifiaient au fur et à
mesure que le docteur poursuivait ses aversions. Il se contenta de ne lui
administrer qu'un opiacé après les opérations pour soulager ou plutôt pour
empêcher que sa cobaye ne meurt.
Ce qui
rendit encore plus odieux ses actes, c'est le fait qu'il invita d'autres
médecins à participer à ses experiences. Ce n'est pas leur présence qui
offensait mais le fait de regarder un autre confrère enfreindre l'éthique
médicale et le si sacré Serment d'Hippocrate qu'ils ont tous juré de respecter.
Après 30 opérations, ou plutôt 30 séances de torture pure et simple, qui se
sont étendues sur une durée de 4 ans, le Docteur parvint a réparer les fistules.
Il inventa sur le coup 71 instruments et de nombreuses méthodes qui furent
déterminantes dans l'histoire de la gynécologie. Mais à quel prix ?
Le docteur
Sims a violé toutes les principes fondamentaux du serment d'Hyppocrate. Car un
esclave est un humain avant tout, et le médecin doit faire fi de sa couleur, de
sa race ou de sa croyance et lui donner tous les soins possibles. C'est ce qui
rend ce métier si pur. Les principes de bienfaisance et de non-malfaisance
furent bafoués aussi. Il n'a même pas pris la peine d'obtenir le consentement
de la patiente. Ce qui en fait une cobaye tout simplement.
Après la
mise au point de sa méthode et la fin de la torture pour Anarcha en 1849 , le
docteur Sims attenda 4 années avant de l'utiliser sur les femmes blanches et
ceci en les anesthesiant bien sûr. Pour ces travaux, le docteur Sims fut nommé
Président de l'American Medical Association, membre de la New-York academy of
medecine et il eut plusieurs statues à son effigie.
Récemment,
une petite statue d'Anarcha erigée près de l'illustre statue de bronze du
docteur Sims sur le terrain du capitol fut rapidement volée. Ce qui montre que
même de nos jours, l'histoire continue de torturer les noirs et d'eviter de
leur donner la place qu'ils meritent. Anarcha reste et demeure une heroïne et
une image de force pour la communauté des femmes noires. Elle a ressemblé
autour d'elle beaucoup d'oeuvres artistiques louant ses prouesses et sa force
d'esprit.
Certains
disent même qu'Anarcha est la mère de la gynécologie moderne. Ce qui parait
évident car de nombreux instruments et méthodes ont pris naissance avec elle,
par son sang, par ses cris et par sa douleur.
Editorialiste: Kervens Allonce

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