Mise en conscience de la langue des signes souvent incomprise et méprisée dans la société haïtienne.

 Interview


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Naïdalynn-Jean FRANCILIEN, étudiante á CATLAS (Centre d’Apprentissage et de Traduction de Langues des Signes Américaine) en traduction et interprétation en langue des signes américaine et haïtienne, a accepté de nous offrir une interview téléphonique autour de la langue des signes. Cette dernière souvent incomprise, méprisée, marginalisée en Haïti est mise en conscience par son interview. Une occasion de générer á cette langue une idéation plus honorable dans la tête de notre lectorat. Assurément, le lecteur aura une meilleure conscience de la langue des signes et une sensibilité au sort des malentendants et muets après la lecture de cet entretien.

 

Dans notre premier entretien téléphonique, Naidalynn-Jean a fait pour moi la différence entre muet et sourd-muet, sûrement à cause d’une incompréhension de ma part en l’expliquant l’objectif de mon interview. Dans mon questionnaire, j’ai donc ajouté à l'attention du lecteur cette première question :

 

1)    Quelle différence y a-t-il entre muet et sourd-muet ?

 

R1- La différence est que le sourd-muet est cette personne qui vit dans un monde de silence dès sa naissance, son appareil auditif est dysfonctionnel, en d'autres termes elle n'entend rien, je ne répète RIEN, aucun son, elle a les oreilles mais n'entend rien. Cependant, elle peut produire des sons, la plupart des cas difficiles à comprendre, car son appareil vocal fonctionne très bien.

L'on nous a fait croire que les sourds-muets n'ont pas cette capacité de parler mais c'est faux. Il y a une opération chirurgicale que subissent certains sourds-muets, ceux dont l'appareil auditif n'a pas été complètement endommagé, les médecins leur mettent un implant cochléaire qui amplifie les sons et du coup ils peuvent entendre avec l'appareil cochléaire et parler correctement.

Moins l'auditif est endommagé plus les sons de l'appareil vocal sont compréhensibles et audibles tandis que la personne muette n'a pas cette capacité de parler mais entend très bien.

 

2)    C’est quoi la langue des signes ?

 

R2- La langue des signes est une langue non verbale (c'est-à-dire qui ne se communique pas oralement) qu'utilisent principalement les sourds-muets, les malentendants pour communiquer. Elle est plutôt visuelle et corporelle : expression faciale, mains, bouche, yeux, visage, sont les parties du corps que l'on utilise pour communiquer la langue des signes.

 

3)    Qu’est-ce qui t’as poussé à apprendre la langue des signes ?

 

R3- C'était ma curiosité qui m'avait poussé à apprendre la langue des signes. Quand j'étais petite, je me rendais régulièrement à mon club "club des éclaireurs". Je passais devant le club des apprenants de la langue des signes et je me posais souvent la question « comment ça marche ses signes ? », cette manière de communiquer était attirante et belle. Mais je ne pouvais pas participer car je n'avais pas l'âge qu'il fallait. Je m'étais promis un jour de savoir ce que c'est ce qu'ils faisaient. Et me voilà aujourd'hui...

 

4)    Est-ce une langue comme toutes les autres ?

 

R4- Oui c'est une langue comme toutes les autres, elle a ses propres vocabulaires, sa propre syntaxe, sa propre structure, ses propres règles grammaticales.

 

5)    Est-ce que la culture peut influencer la langue des signes ?

 

R5- Non pas vraiment ! Mais ce qui influence la langue des signes est le dialecte. Par le passé ce qui a influencé la langue des signes selon l'histoire est le colonialisme. Parfois, les exclus d'une école de langues des signes pour cause de ségrégation raciale se regroupent et créent leur propre langue des signes, exemple : BASL (Black American Sign Language). Ou encore quelqu'un qui voyage a appris la langue des signes et revient pour, à son tour, apprendre à ses semblable, exemple : ASL (American Sign Language). Ou encore un missionnaire qui a voyagé pour enseigner la bible en langue des signes qui se retrouve non seulement à enseigner la bible mais aussi sa langue natale, exemple : La langue des signes africaine.

 

Cela ne retire pas la possibilité de quelques signes locaux ; combinaison de signes apprise et de certains traits culturels mais surtout du dialecte.

 

6)    Est-ce que la langue des signes peut évoluer ?

 

R6- Non, je ne pense pas vu que c'est une langue visuelle où l'on crée l'image de ce qu'on dit pour se faire comprendre. Au fait, c’est mon avis.

 

7)    Deux personnes ayant appris la langue des signes dans des pays différents, se comprendront-elles ?

 

R7- Cela dépend d'où ces deux personnes proviennent : un Américain et un Français ; oui.

Un Américain et un Haïtien ; oui. Mais un Britannique et un Portugais ; non.

Certaines fois les langues des signes sont similaires elles se rapprochent ; la différence entre eux ne peut pas empêcher la communication. D’autres sont très distinctes.

Toute forme de communication dans ces cas nécessiterait un réapprentissage.

 

8)    La langue des signes est-elle différente dans chaque pays ?

 

R8- Chaque pays n'a pas sa propre langue des signes cela revenait à dire autant de langues parlées autant de langues des signes : Non.

Prenons un exemple la Chine, le Japon, la Corée ont une langue des signes familière. Oui, il y a certaines différences, mais ce n'est pas important. Certaines régions ont leur langue des signes qui sont familières.

 

9)    Haïti, a-t-elle une langue des signes propre ?

 

 

R9- Oui, nous avons notre langue des signes, influencée certes mais c’est la nôtre. Elle est basée sur la langue des signes américaine mais pas adaptée.

 

10) On a déjà vu des muets qui s’expriment et se font comprendre par leur proche sans vraiment avoir été à l’école des signes. Comment expliques-tu cela ?

 

R10- Communiquer est une nécessité. On ne peut ne pas communiquer. Ils ne le font pas de la bonne façon mais oui ils peuvent le faire. Autre chose, les sourds aiment rencontrer leurs semblables cela leur procure un sentiment d'appartenance. Ils communiquent entre eux, créent leur communauté et s'apprennent à communiquer. Disons, ils enchaînent les signes et se font comprendre. C’est l'apprentissage par routine. Oui c’est possible !

 

11) Peut-on dire qu’ils ont ainsi formé leur propre langue des signes ?

 

R11- Ils ont formé leur langage, une manière de communiquer propre à eux, une forme de dialecte mais pas la langue des signes à proprement dite. Plus tard quand ils iront à l'église des sourds, ils pourront se conformer à la méthode plus ou moins bonne des langues des signes. C'est comme les Haïtiens qui n'ont pas été à l'école mais parle quand même créole.

 

 

La langue des signes a-t-elle une structure rigoureuse tout comme les langues parlées ?

 

R12- J'ai répondu à cette question dans une autre question, je ne sais pas pourquoi LOL.

Oui, elle a ses propres règles grammaticales, ses propres vocabulaires, sa syntaxe. Oui, elle a une structure rigoureuse. Je ne sais pas si je l'ai précisé : la langue des signes n'est pas universelle. On a un ensemble de langues des signes dans le monde, parfois leurs règles sont les mêmes et parfois elles sont différentes.

 Ce que j'aimerais te dire personnellement, c'est que les sourds naissent sourds et n'ont pas demandé à avoir ce handicap. Notre communauté n'est pas adaptée à leur besoin de communication, de respect mutuel mais surtout d'égalité. Ils n'ont pas l'accès à l'information à l'éducation à la santé aux besoins vitaux.


 

Cette interview avec Naïdalynn-Jean FRANCILIEN pourrait d'un autre côté sensibiliser et informer sur le monde de la surdité et du mutisme. En effet, on ne peut parler de la langue des signes sans parler de la situation de vie des muets et des sourds-muets dans la société haïtienne spécifiquement. Il est un devoir d’informer sur la langue des signes dans notre société et de sensibiliser sur le sort des malentendants et des muets. Selon un article publié le 3 août 2018 par global press journal « le gouvernement ne reconnait pas la langue des signes comme langue nationale et officielle ou langue d’enseignement dans les écoles. Mais reconnait quelques écoles dans lesquelles, il est fait usage de la langue des signes. » Alors que dans d’autres pays, le gouvernement essaie d’instaurer la langue des signes comme une matière dans toutes les écoles afin de sensibiliser à la surdité. C'est maintenant à nous d'inciter une prise de conscience de ce problème dans la société haïtienne comme dit Naidalynn-Jean : "On n'a pas d'école professionnelle adaptée pour eux, encore moins d'universités. Ils apprennent par routine. C'est grave et ça devrait nous alarmer, nous, les entendants. Ils sont aussi intelligents et on des compétences qu'ils pourraient apporter à notre société. C'est à nous de briser cette barrière et de les inclure dans la société."

Naïdalynn-Jean FRANCILIEN




Editorialiste: John Kembell Décière


 

 

 

 


Commentaires

  1. Ça fait un moment que je m'intéresse à la langue des signes. Cet article a répondu à plusieurs de mes questions. Merci!

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